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Entête31.01.2010

 

 

 

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Les mots

 

Les mots sont des bulles de savon

Fragiles et tendres

Des papillons

Avec des ailes légères

Il y en a qui sont cuirassés aussi

Ils explosent et laissent des éclats dans la chair

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19 juillet 2014 6 19 /07 /juillet /2014 18:03

 

 

Tinguha, le monde qui s'efface (1)

 

 

Le voici.

Sur le bord de la bande ocre. Exactement comme je l’ai quitté, de nombreuses heures plus tôt.

 


Quel lit est-ce ? Celui où j’ai dormi ou celui que j’ai créé ?

Poursuivre mon chemin ? Retrouver mon lit de ce matin ? Ou ai-je atteint mon but ?

Je m’allonge. Cherche à y retrouver une trace, un indice de ma nuit passée. La tête dans l’oreiller. Je renifle longuement. Aucune odeur. Ce lit a-t-il été utilisé ?

Depuis le début de ma marche, je n’ai senti aucune odeur. Mon nez respire mais semble anesthésié. Il ne sent rien.

 

Les questions s’enroulent sur elles-mêmes et s’imbriquent pour créer un imbroglio de fils qui me tricote l’estomac.

 

Je regarde de part et d’autre. Le rien m’entoure et m’isole. L’abattement affaisse mes épaules. Mes yeux s’humidifient. La solitude m’étreint. Je ferme les yeux. La fatigue a gagné chaque fibre de mon corps. Une grande mollesse s’empare de mes tissus. Mon cerveau se glisse dans la torpeur et dépose les armes. Je m’endors.

 

 

 

Je m’éveille reposé. L’inquiétude a perdu sa fébrilité exaspérante. Le rien entourant l’étroite bande ocre a quelque chose de déjà familier.

« Qu’est-ce que ça manque d’arbres ! J’aimerais tant voir frémir des feuilles ! » J’ai parlé à voix haute et posée. J’ai besoin d’entendre un son. Savoir si mes oreilles fonctionnent encore. Croire que je ne suis pas totalement seul.

Sous mes yeux nait un arbre extraordinaire, fusion de ces êtres si différents à tronc et feuilles, un arbre ornithorynque. Son tronc comporte les écailles de l’épicéa et les taches du hêtre. Des plaques sculpturales en liège, épaisses, torturées l’orne. Je l’observe, fasciné. Deux cavités profondes, comme celles qu’accueillent les vieux saules têtards, y sont logées. Elles pourraient accueillir une Chevêche d’Athéna ou une Sitelle Torchepot, mes oiseaux vedettes. Mon arbre ornithorynque  porte un assortiment de fruits variés. Des cerises précoces côtoient des noix tardives, les pommes se partagent les branches basses avec les mirabelles, quelques régimes de bananes portent des dattes sur les plus hautes branches. Tandis qu’une noix de coco s’affale sans bruit sur le sol dans un envol de poussière. Les feuilles s’ébrouent  dans un remuement incessant. Elles me racontent leurs confidences badines bien qu’elles se taisent. Et comment elles ont choisi leurs robes dans des grands fous rires de demoiselles espiègles. Elles ont revêtus des costumes divers, larges, amples et souples ou fins, serrés et piquants, gris blancs et duveteux ou lisses, brillants et secs.

 

 

Je me souviens. Le début de ma longue marche. Le pouvoir d’inventer ce monde en évoquant mes besoins, mes désirs. Perdu dans la quête de mon lit, bousculé par mes craintes, j’ai oublié que cet ici se caractérise par ma capacité à l’inventer.

 

J’imagine un crayon et un pinceau  au bout de mes doigts en train de dessiner-créer ce monde à l’image de mes rêves mêlés d’un  « je ne sais quoi » d’ici qui se glisse dans mes réalisations.

J’énonce à haute et intelligible voix, comme nous le demandait notre prof de français, Monsieur Nasillard : « Je voudrais un chevalet solide, des pinceaux brosses, des tubes de peintures, du bleu de Prusse, du jaune primaire, du rouge cadmium pourpre et du rose quinacridone, un soupçon de vert oxyde de chrome, du blanc de titane, du bleu cyan, de l’essence de térébenthine et quelques toiles de tailles variées. »

Devant moi, sur le sol, ma commande.

« J’aimerais également une petite table de style assorti à mon dossier en osier. »

 

Me voici co-créateur-démiurge du rien.

 

 

 

Je choisis de peindre de réaliser un tableau abstrait. Plus proche du mystère qui m’habite. Curieux de découvrir comment le monde d’ici interprétera ma création sur toile.

Je choisis des couleurs douces et harmonieuses.

Comment le monde d’ici traduirait une œuvre heurtée aux contrastes forts jusqu’à la violence ?

Je trace des courbes comme la caresse d’une chevelure soyeuse sous la brise d’une nuit de printemps. Je compose le fond avec des notes légères. Une empreinte de parfum timide. Et le bruissement d’un voile de tulle.

 

Le monde d’ici accueille ma proposition dans ses bras avenants. La luminosité moyenne permanente se teinte de nuances de soleil levant mouchetées. Quelques éternuements gazeux mouvants flottent dans l’air. Une caresse tiède vient alanguir mon front, soulever le pan de ma chemise. Eveille en moi un zeste d’émoi amoureux,  sans lendemain.

Du sol, surgissent des formes fluides, vivantes et animées. Aux couleurs de ma toile. De temps en temps, elles envoient dans l’atmosphère des teintes douces. Une brassée de papillons s’élève d’un champ de bleuets dans le soleil du printemps.

Je suis enveloppé par cette transformation qui me dépasse. J’en suis le père et n’en connais pas la mère bien qu’elle œuvre simultanément avec moi.

Je suis ému. Impressionné. Je regarde ce monde qui nait, croit, évolue sous mes yeux. Je n’en connais rien. Il m’est totalement étranger. Isolé au milieu de  rien comme une île au sein du néant. Il est issu de mon union avec lui-même et je ne sais ni son nom, ni où il est situé, ni comment y accéder.

 

 

L’envie de partager mon île devient impérieuse. Il manque une note de musique à l’arc-en-ciel de ma joie. Je veux que mon ami Naïtou me rejoigne.

 

Nous avons partagé la plupart de nos aventures. Nous avons excellé pour la mise en place de blagues à deux balles quand nous étions des galopins de collège. Et été bien maladroits pour la conquête des cœurs tendres, qui aiment l’exclusive et se sentaient en marge de notre forte complicité. Nous avons dévoré tous les films qui passaient dans notre petit cinéma, des pires navets aux meilleurs chefs-d’œuvre grâce au pacte que nous avions passé avec l’ouvreuse. Nous n’avons jamais vraiment compris de quelle complicité elle nous avait rendu partenaires. Elle nous laissait entrer gratuitement. L’un faisait le ménage de la salle après le film, l’autre faisait le guet. Pendant ce temps-là, notre ouvreuse « recevait » dans la cabine de projection. Toutes sortes de bruits très intrigants s’échappaient de ce réduit obscur. En rentrant, nous étions pris de grands fous rires à tenter d’imiter les sons mystérieux qui s’étaient glissés dans nos oreilles sous l’impulsion de notre ouvreuse providentielle. Nous aimions ce mystère et ce secret autant que le plaisir du cinéma. Nous aimions aussi passionnément notre campagne. Des randonnées photos au goût de vrais petits morceaux de bonheur naturel nous trouvaient à l’affût des petits animaux qui peuplent les collines boisées environnant notre petite ville .

 

 

«  Naïtou et son appareil photo vont venir ici. Cela ne peut être autrement. Il va photographier l’évolution du monde d’ici. En pleine création. Il va y participer. Il apportera sa guitare. Et s’il compose un morceau, le monde d’ici le traduira-t-il ? Comme ma peinture ? »

 

Tandis que je suis plongé dans mes pensées, le monde d’ici a terminé de mettre en scène mon tableau.

« Il se customise selon les données de ton tableau graphique pour créer un univers virtuel dont tu es le héros », dirait mon copain Jean-Louis qui aime beaucoup les néologismes.  Il espère ainsi gagner son intégration dans le monde des zéros – un. Moi je lui dis qu’il est maintenant un zhéro virtuel.

 

 


Le monde d’ici se fait plus présent et appelle mon attention. Des petites bulles de luminosité colorée variable éclatent dans l’air. Certaines sont irisées, comme de minuscules bulles de savons. D’autres se décomposent en grappes. Elles peuplent l’atmosphère et m’enrobent d’un parfum à peine perceptible, comme un délicat mélange de fleurs. Dans le lointain, s’agitent des draperies imperceptibles. J’en devine le mouvement aérien qui donne une consistance agréable à l’atmosphère et un sentiment d’intimité. Une alcôve géante me protège et m’ouvre ses bras.

 

Les petits êtres colorés du sol disparaissent quand j’essaie de m’approcher. Seul. Je suis seul. Immensément seul. Dans une magnifique alcôve géante.

 

« Je veux que Naïtou vienne ! ». J’ai osé énoncer mon vœu. Je suis tout excité. Naïtou va apparaitre.

Je me retourne. Regarde le rien. Ausculte mon lit.

« Naïtou, où te caches-tu ? C’est pas drôle ! », dis-je mi-rieur, mi-inquiet.

Je me mets à quatre pattes. Regarde sous le lit.

Je me retourne, vois les voilages de mousseline s’agiter doucement. Crie : « Sors de l’alcôve ! »

 

 

…Aller à sa rencontre …


 

J’emprunte la mince bande ocre. Marche au milieu des petits êtres de couleur. Pile net. La bande ocre est en train de disparaitre. Dans l’air, les bulles lumineuses sont moins nombreuses. La luminosité de l’atmosphère baisse. Il n’y a plus de parfum.

J’ai peur.

Que vais-je devenir ? Absorbé dans le rien ? Effacé ?

 

  A suivre...

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Published by l'oeil qui court - dans Nouvelles et histoires
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