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Entête31.01.2010

 

 

 

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Les mots

 

Les mots sont des bulles de savon

Fragiles et tendres

Des papillons

Avec des ailes légères

Il y en a qui sont cuirassés aussi

Ils explosent et laissent des éclats dans la chair

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19 juillet 2014 6 19 /07 /juillet /2014 18:02

 

 

 

Tinguha, le monde qui s'efface...(1)

 

Tinguha, le monde qui s'efface...(2)

 

 

Je hurle : «Je veux la bande de terre ocre ! Je veux que le monde d’ici vive ! »

 

De nouvelles bulles irisées apparaissent. La bande ocre se déroule rapidement vers le lointain. La lumière retrouve une clarté agréable. Le monde d’ici se reconstruit sous mes yeux.

 

Je crie et hurle dans ma tête : « Je veux partir d’ici ! Je veux partir ! Je veux la porte de sortie ! »

 

J’ai très peur.

Mes jambes me font mal, endolories par l’inquiétude. Je me laisse couler sur mon lit, la tête dans la couette. Lourde, bruyante. Je tape le matelas de mon poing fermé avec désespoir et colère jusqu’à ce qu’une immense lassitude me terrasse. Mon corps affalé se détend.

Je sens un souffle chaud. Il masse mes muscles douloureux et me rassure. Je tourne la tête. Ouvre les yeux. Partagé entre appréhension et espoir.

 

 

 

Au milieu du rien, attelée au bord du chemin ocre, s’ouvre une longue passerelle en bois, enceinte de rambardes de corde. Des lampadaires vieillots ont poussé de part et d’autre, à intervalles irréguliers. Ils diffusent une lumière bleutée qui teinte le rien.

 

Un drôle de taxi est à l’arrêt. Deux pattes puissantes de kangourous serties d’un dos de chameau. Une bosse arrière, gigantesque, retient une belle selle ouvragée. Un long cou de girafe et deux gros yeux de libellule, sans tête. Une queue à géométrie variable et plumes multicolores donnent la direction, propulsant l’air comme une hélice. Deux tiges flexibles supportant une voilure de longs poils partent du thorax, insufflant la stabilité à ce navire peu commun.

 

Tout au bout, là-bas, très loin, au bout du rien, une porte se dessine. Laiteuse comme le néant. Du rien au milieu du rien. Je ne sais comment je la perçois. Pourtant… je suis sûr qu’elle y est.

 

 

 

 

Je suis installé devant mon chevalet. Dans ma chambre. Naïtou s’est posé sur le lit – le mien, celui dans lequel je dors et qui a mon odeur -  la guitare en bandoulière. Il réveille le monde de sonorités basses que nous aimons. Je tente d’esquisser sur la toile les traits du pays Tinguha.

D’où vient ce nom ? Je n’en ai aucune idée. Mais c’est le nom du pays d’ici. Je le sais.

 

Des traits s’échappent sur la toile. Ténus. Le pays, que j’ai connu, est à peine ébauché. Constitué de presque rien. De nuances. De couleurs. De lumières. D’odeurs.

 

Je laisse tomber la sécurité des crayons et attrape un pinceau, déverse des couleurs et empoigne ce pays à bras le corps. La toile se couvre de pastels mêlés et devient atmosphère.

 

La musique de Naïtou se modifie, s’imprègne de l’œuvre, explore les harmonies de couleurs, diffuse en notes claires les teintes de luminosité.

Notre partage se prolonge. Je suis si heureux de le retrouver.

 

Pour Naïtou, j’ai été parti une demi-journée. Tandis que le temps sans faim ni soif, sans nuit, ni repères m’a paru s’étendre à l’infini : deux jours, trois peut-être. Je ne saurais dire le temps de mon absence. Entre solitude et crainte.

 

Nous avons convenu de nous échapper ce soir vers le pays Tinguha. Vers 17 heures, nous prendrons nos sacs à dos de rando-photos, irons à notre cabane des taillis. Pendant la nuit, nous ferons le passage.

En réalité, je ne sais pas comment.

Je n’ai pas compris le phénomène qui m’a projeté au pays d’ici. Peut-être qu’évoquer ensemble notre désir … sera la porte du voyage … vers ce pays issu de mes souhaits.

 

Arrivés à la cabane, nous débouchons une canette de bière et sortons pain et pâté. Nous évoquons nos mauvais coups de garnement, avec des rires étouffés.

Nous savons que les buissons abritent mille vies qui s’endorment ou s’éveillent. Nous les avons photographiées avec bonheur. Nous savons que les humains s’intègrent mal dans cet univers craintif et fragile. Malgré notre fébrilité, nous contrôlons notre exubérance.

Les canettes de bière se succèdent. Nous hésitons à prononcer la formule que j’espère magique. Nous regardons maintenant les constellations. Nos yeux se perdent dans les étoiles.

Bientôt nos ronflements s’élèvent, alourdis par la bière.

 

 

 

Dans mon rêve, je revois les bulles irisées et les êtres mouvants nés sur la bande ocre. J’imagine de grands blocs de pierre noire sortant du rien. Cathédrale d’obsidienne noire. Epure élancée.

Le rien prend consistance, trouve sa force, son centre, sa présence.

Un oiseau de feu, carmin et garance, niche dans le creux minéralisé d’un vieux tronc cru dans la pierre. Vivant ?

Une pluie de poussière d’or nappe le sommet des pierres tandis que des perles blanc pur descendent le long de leur flanc. De féroces vagues s’attaquent à leur base. Eclaboussent leur faîte. Nettoient la poussière d’or.

Des morceaux de couleurs dégradées se jettent en grande lampées dans les eaux tumultueuses.

Des arbres ornithorynques surgissent des flots avec des oiseaux poissons accrochés aux branches dévorant voracement les fruits mûrs. Les vagues les submergent puis se retirent. Dégoulinants, ils apparaissent vivifiés par les flagelles toniques des flots déchaînés.

La poussière d’or, inlassablement, se dépose sur les sommets de pierre ruisselants d’eau continûment lavés.

L’oiseau de feu s’est emparé d’un fruit vert qu’il engloutit, l’œil brillant. Il ouvre grand son bec, gonfle le poitrail et pousse un cri silencieux.

De l’eau chavirée sortent des éclairs brillants, noirs.

 

Alors nait en moi le désir : « Je veux retrouver la porte du monde Tinguha. »

 

 

 

Je m’éveille avec la gueule de bois. Des valises de plomb s’accrochent à mes paupières. Je me force à ouvrir les yeux.

Mon chevalet se dresse sur le fond du rien. Un pinceau flottant animé termine la peinture en cours qui se réalise sous mes yeux et dont je suis l’acteur. Je suis assis sur mon lit. Des canettes de bière s’échappent de mon crâne. Mon teint jaunâtre d’un côté du visage se dégrade vers une couleur bonne santé en vogue chez les marchands de couleurs.

 

Les canettes de bière s’évadent de la toile et se regroupent. Forment un amoncellement désordonné dans l’atmosphère. S’entrechoquent, débordent, se renversent et répandent leur contenu. Une marée jaune d’or pétillante sature le rien jusqu’à l’écœurement.

« Si seulement cette bière pouvait se déverser dans un beau récipient ! Elle est en train de tout gâcher ! »

Une amphore généreuse en terre cuite, aux formes irrégulières comme si elle avait été achevée hâtivement, apparait. Les rivières gazeuses ensoleillées s’y précipitent joyeusement. Elle s’est posée au milieu de nulle part. Inattendue et décalée. Le paysage se nettoie.

L’image d’une vasque translucide, à long col, étages successifs et cascades, m’apparait. L’amphore en terre opère une transmutation sous mes yeux avec une grâce docile. Suspendue en l’air comme un lustre luxueux et fragile, elle distille son ruisseau de nectar doré et déploie ses lacs gazeux.

L’atmosphère retrouve son apparence laiteuse. Elle a trouvé son astre.

 

 

 

« Pourquoi Naïtou n’est-il pas avec moi ? » La question me taraude.

 

Nous ne nous sommes pas quittés depuis cette classe d’école maternelle qui nous a réunis. Nous avons vécu ensemble tant d’aventures. Nous avons obtenu des parents de passer nos vacances en commun. Que signifie cette séparation ? 

 

Me reviennent des épisodes que nous n’avons pu vivre dans cette communion de l’identique que nous souhaitions.

Quand la grand-mère de Naïtou a été très malade, seule la famille très proche pouvait lui rendre visite à l’hôpital. C’était très dur pour Naïtou d’aller sans moi dans cet univers douloureux. C’était dur pour moi d’être écarté. Nous avions passé des vacances chez cette Mamie que j’aimais beaucoup et qui m’appelait « mon garnement » avec du soleil dans la voix.

Lors du bac, nos établissements d’examen n’étaient pas les mêmes…L’attente dans les couloirs pour les oraux l’un sans l’autre, alors que nous avions passé toutes nos récrés ensemble, nous avait paru inconcevable mais implacable.

En cherchant j’aurais sans doute retrouvé encore l’une ou l’autre situation qui nous vit séparés, mais je ne tiens pas à ma remémorer ces moments.

 

 

La douleur de l’absence.

…Le refus de la différence.

 

Peut-être que Naïtou est en train de prendre de l’indépendance. Peut-être que Naïtou n’avait pas assez envie de partager avec moi mon monde Tinguha.

Le désir de Naïtou pourrait être différent du mien ?

 

 

 

Deux immenses pierres d’obsidienne s’élèvent du fond du rien. Me procurent un profond sentiment d’ancrage. L’oiseau de feu arrive du fond du brouillard. De tout là-bas, au loin. Il se met à chanter. Son chant rappelle le son d’une guitare.

 

 

 

Naïtou, depuis son monde, vient de donner une voix à Tinguha.

 

 

                        Fin

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Published by l'oeil qui court - dans Nouvelles et histoires
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