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Entête31.01.2010

 

 

 

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Les mots

 

Les mots sont des bulles de savon

Fragiles et tendres

Des papillons

Avec des ailes légères

Il y en a qui sont cuirassés aussi

Ils explosent et laissent des éclats dans la chair

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19 juillet 2014 6 19 /07 /juillet /2014 18:04

 

 

 

 

 

 

Les serrures protègent.

Et enferment.

Rouillées, elles emprisonnent.

 

Ouvre ta porte à la brise.

Dans le sablier s'écoule le temps.

 

Ganghaan

 

 

 

 

L’œil poché de sommeil, je me redresse, maugréant après cette journée qui commence dans un brouillard fâcheux. Le sommeil me bat froid. Les petits matins moroses ressemblent à la chute des feuilles en automne.

 

Je m’assieds au bord du lit, le corps saturé de fatigue. Je pose mes pieds nus sur le tapis en laine de mouton. Il me réconcilie chaque matin avec la rudesse du sol. Perdu dans la texture rude et accueillante, je songe : « Comment pousser la porte du désir ? »

Immédiatement, le nuage qui m’étreint le cerveau, s’envole. Une porte faite de brume se présente à moi. Comme mille gouttelettes d’eau serrées les une contre les autres. Le bord est délimité par un cadre de pluie fine. Elle est insérée dans un mur de brouillard moutonnant. Tout se ressemble et pourtant je vois cette porte distinctement. Je décide de la pousser, me lève, tend la main. L’instant d’après, mes pieds sont posés au bord d’un gouffre. Derrière, mon lit. Derrière mon lit, rien. Devant moi, une immensité vide. Un mot se forme dans ma tête : « néant ». Comment dire autrement ?


Une étroite bande de terre marque le bord de ma peau de mouton et se précipite en contrebas sous mes pieds vers un horizon sans fin, là bas, tout là bas.

Je regarde la terre qui file à la verticale et le rien qui s’étale au-delà. J’essaie de comprendre ce que je vois. Mon cerveau se tourne dans sa cage étroite, se cabre, se cogne, butte contre ses limites. Aucune explication ne surgit. Tous mes essais de rationalisation se heurtent à ce que mes yeux dépeignent.


Je me lève. Je longe le bord du précipice. Je marche. Marche. Marche encore. Durant des kilomètres.

Je suis seul. Je ne croise aucun être vivant. Je ne saurais dire quel temps il fait. Je n’en ai pas conscience. L’air porte une luminosité moyenne. Je ne me souviens ni d’un soleil ni d’un nuage. La terre, ocre, est sèche. La terre, omniprésente. Installée. Immense comme un désert. Elle se faufile vers cette coulée vertigineuse.

Et le néant.


Je m’assieds. J’attends. J’attends pendant des heures. J’ai prudemment fait descendre mes jambes dans le vide. Je les ai laissées pendre. J’ai constaté qu’elles ne m’entrainaient pas. Elles reposent maintenant le long de la paroi verticale. Rien. Il ne se passe rien. Je n’ai ni faim, ni soif. Le jour dure, sempiternellement égal à lui-même. La température est agréable. Constante.

 

Mon dos commence à me faire souffrir. A peine ai-je pensé au bonheur d’un coussin soutenu par un dossier que je m’y alanguis. Je devine un dossier en osier tressé. Garni d’un gros coussin rouge. Je me love délicieusement. Prêt à goûter ce bonheur.

Quelques instants s’écoulent. Le poids de mes pieds suspendus dans le vide au bout de mes jambes devient obsédant. On dirait que tous les pierrées des Alpes s’y sont accrochées en un interminable collier de poids.


Je pense au petit marchepied de vieux bois avec lequel je m’amusais enfant quand je devenais le petit cireur de rue de mon album illustré. Avec une vieille brosse à dents que l’on m’avait solennellement donnée pour cet usage, je cirais les chaussures des grandes personnes. Le moment que je préférais par-dessus tout était la fin du repas. Je me glissais sous la table et je frottais vaillamment les chaussons. Ce n’est pas commode de cirer un chausson de tissu. Cela accroche. Les adultes rassurés par les efforts fournis à grands coups de « Han ! » et de « Ho hisse ! » se lançaient dans des conversations profondes. Je les écoutais avec délice. Les mots qui échappaient à ma compréhension m’emportaient sur des océans de rêverie. Mes  vénérables censeurs participaient à leur insu à des aventures qui les mettaient bien souvent en posture délicate. A ma plus grande joie.

  

Cette fois encore le petit banc me procure surprise et plaisir. A peine évoqué, il se matérialise sous mes pieds, soulagés de leur collier de pierres.

Je m’installe confortablement au bord du précipice de terre ocre, le dos posé contre le gros coussin rouge, les pieds à l’abri de mes rêves d’enfant.

 


 

L’étonnement et l’inquiétude me saisissent doucement.

Qu’ai-je la faculté de faire surgir de ma pensée et de mes besoins ?

Comment ne pas retourner ce pouvoir contre moi-même ? D’où me vient-il ?

Suis-je l’instrument d’une force supérieure qui a le dessein de se servir de moi pour un projet dont je ne sais rien ?

Pourquoi moi ?

Qui suis-je ?

 

 

Je suis seul, installé au bord d’un gouffre et du néant avec un coussin rouge dérisoire dans le dos et un petit banc de bois désuet flottant dans le vide sous mes pieds.

Je ne comprends rien à l’histoire qui est en train de m’absorber.

 

Et si ces pouvoirs pouvaient m’entrainer dans le néant ?

Être prudent. Très prudent.

 

Reste-t-il quelque chose de mon ancien monde ?

Y-a-t-il une clef, une formule, une porte, quelque chose qui me permette d’y retourner ?


Je me lève et me mets en route. Je longe le précipice sur la bande étroite se déroulant au milieu du rien. Vérifier si mon lit est là. Vérifier si mon lit est là. Vérifier si mon lit est là.

La poussière ocre se marque de mes empreintes. Mais que sont devenues les traces de mon premier passage ? Il n’y a eu ni vent ni pluie. A peine ai-je évoqué leur absence, qu’elles se mêlent à mes pas actuels.

Un sentiment d’effroi m’anime.

 

Le jour reste éternellement moyennement lumineux, tempéré et doux. Sans faim ni soif, ni soir, ni matin, je poursuis mon but.

Comment savoir que je serai arrivé à mon point de départ alors que je n’ai pas de repères ?

Si mon lit n’y est plus, je dépasserai son emplacement sans le savoir. S’il n’a pas laissé plus de traces que mes pas du matin n’en ont laissées…

Si je ne le retrouve pas …

 

 

 

Que reste-t-il quand tout a disparu ?

Le sol se déroule sous mes yeux comme s’il se recréait à chacun de mes pas. Quand je jette le regard plus loin, le tapis poussiéreux ocre surgit plus vite. J’ai la sensation imprécise que le paysage nait de mon regard. Je projette mes yeux de plus en plus loin dans le néant indécis et la bande ocre s’éveille immédiatement.

Je marche rapidement maintenant. Je chasse les idées et les questions qui tournoient dans ma tête comme une bande de corbeaux au-dessus d’un champ fraîchement labouré. Mon lit est-il encore à sa place ? J’avale les mètres ocre sous mes pieds nus, bruns de poussière. Enfermé dans un univers réduit à l’espace que j’occupe.


Mon existence est-elle issue de ma pensée ?


Je marche, marche, marche encore. Vais-je retrouver mon lit ? C’est ma seule préoccupation, ma priorité, mon point de repère. Je marche. Marche. Marche encore. Ai-je déjà dépassé l’emplacement de mon lit ? Pas de course du soleil. Pas de sensation de faim ou de soif, ni de froid ni de chaud. Me retourner ? J’ai peur. Que verrais-je ?  Ce grand rien qui dévore tout ?

Cette course en solitaire dans un monde qui disparait m’éreinte. La fatigue prend le dessus sur l’inquiétude. La question « Mon lit est-il encore à sa place ? » se transforme doucement et devient «Si je pouvais me coucher dans mon lit…»

 

 

 

 A suivre...

 

 


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Published by l'oeil qui court - dans Nouvelles et histoires
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