L'Œil qui court : Dessiner, peindre, écrire le monde et le rêve.
Le vieux wagon s’est installé là-bas au bout de la voie.
Il a tiré devant ses fenêtres terreuses des rideaux gris sales.
Festonné de rouille, il tente de se faire oublier.
Il sait qu’un jour où l’autre, il finira en petits morceaux.
Il entend au loin le rythme des roues de fer sur les rails.
La rumeur a apporté jusqu’à lui quelques noms mystérieux :
Corail, TGV, Ulysse.
Leur musique le transporte : Antibes, Quimper, Millau, Lyon.
Les enfants chahutaient alors dans ses compartiments.
L’odeur du saucisson emplissait ses murs.
Des rires gras ponctuaient quelques blagues salaces.
Ces dames faisaient la queue dans le couloir.
On entendait le miaulement d’un chat émergeant d’un panier
Ou le ronflement d’un ventre rebondi étalé sur les coussins.
Quelqu’un jetait : « Pourriez-vous m’aider à monter ma valise ? »
Un pleur de petit s’élevait dans le vacarme.
L’odeur de la mer, entrant à flot, pétrifiait un instant les voyageurs
Qui se collaient en nuée à la fenêtre ouverte
Tendant un doigt imprudent en direction de l’étendue bleue.
L’air se chargeait d’une légèreté heureuse.
Le vieux wagon s’est installé tout là-bas au bout de la voie.
On croirait entendre crisser ses roues sur la route du Sud.