L'Œil qui court : Dessiner, peindre, écrire le monde et le rêve.
Le genre humain, menacé
Michel Rocard,
Ancien premier ministre
Dominique Bourg,
Professeur à la faculté des géosciences et de l'environnement de l'université de Lausanne, membre du Comité de veille écologique de la Fondation Nicolas Hulot
Floran Augagneur,
Philosophe, il enseigne la philosophie de l'écologie à l'Institut d'études politiques de Paris
Une information fondamentale publiée par l'Agence internationale de l'énergie
(AIE) est passée totalement inaperçue : le pic pétrolier s'est produit en 2006.
Alors que la demande mondiale continuera à croître avec la montée en
puissance des pays émergents (Chine, Inde et Brésil), la production de pétrole
conventionnel va connaître un déclin inexorable après avoir plafonné. La crise économique masque pour l'heure cette réalité.
Mais elle obérera tout retour de la croissance. La remontée des coûts
d'exploration-production fera naître des tensions extrêmement vives.
L'exploitation du charbon et des réserves fossiles non conventionnelles
exigera des investissements lourds et progressifs qui ne permettront guère
de desserrer l'étau des prix à un horizon de temps proche. Les prix de
l'énergie ne peuvent ainsi que s'affoler.
Le silence et l'ignorance d'une grande partie de la classe politique sur ce sujet
ne sont guère plus rassurants. Et cela sans tenir compte du fait que nous aurons relâché et continuerons à dissiper dans l'atmosphère le dioxyde de
carbone stocké pendant des millénaires... Chocs pétroliers à répétition
jusqu'à l'effondrement et péril climatique. Voilà donc ce que nous préparent les tenants des stratégies de l'aveuglement. La catastrophe de Fukushima
alourdira encore la donne énergétique.
De telles remarques génèrent souvent de grands malentendus. Les objections diagnostiquent et dénoncent aussitôt les prophètes de malheur comme le
symptôme d'une société sur le déclin, qui ne croit plus au progrès. Ces
stratégies de l'aveuglement sont absurdes. Affirmer que notre époque
est caractérisée par une "épistémophobie" ou la recherche du risque zéro
est une grave erreur d'analyse, elle éclipse derrière des réactions aux
processus d'adaptation la cause du bouleversement.
Ce qui change radicalement la donne, c'est que notre vulnérabilité est
désormais issue de l'incroyable étendue de notre puissance.
L'"indisponible" à l'action des hommes, le tiers intouchable, est
désormais modifiable, soit par l'action collective(nos consommations
cumulées) soit par un individu isolé ("biohackers"). Nos démocraties se
retrouvent démunies face à deux aspects de ce que nous avons
rendu disponible : l'atteinte aux mécanismes régulateurs de la biosphère
et aux substrats biologiques de la condition humaine.
Cette situation fait apparaître "le spectre menaçant de la tyrannie" évoqué
par le philosophe allemand Hans Jonas. Parce que nos démocraties
n'auront pas été capables de se prémunir de leurs propres excès, elles
risquent de basculer dans l'état d'exception et de céder aux dérives
totalitaristes.
Prenons l'exemple de la controverse climatique. Comme le démontre la
comparaison entre les études de l'historienne des sciences Naomi Oreskes
avec celles du politologue Jules Boykoff, les évolutions du système
médiatique jouent dans cette affaire un rôle majeur. Alors que la
première ne répertoria aucune contestation directe de l'origine
anthropique du réchauffement climatique dans les revues
scientifiques peer reviewed ("à comité de lecture"), le second a
constaté sur la période étudiée que 53 % des articles grand public
de la presse américaine mettaient en doute les conclusions scientifiques.
Ce décalage s'explique par le remplacement du souci d'une information
rigoureuse par une volonté de flatter le goût du spectacle. Les sujets
scientifiques complexes sont traités de façon simpliste (pour ou contre).
Ceci explique en partie les résultats de l'étude de l'Agence de
l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe) pilotée par Daniel
Boy sur les représentations sociales de l'effet de serre démontrant un sérieux décrochage du pourcentage de Français attribuant le dérèglement
climatique aux activités humaines (65 % en 2010, contre 81 % en 2009).
Ces dérives qui engendrent doute et scepticisme au sein de la population
permettent aux dirigeants actuels, dont le manque de connaissance
scientifique est alarmant, de justifier leur inaction.
Le sommet de Cancun a sauvé le processus de négociation en réussissant en
outre à y intégrer les grands pays émergents. Mais des accords contraignants
à la hauteur de l'objectif des seconds sont encore loin. S'il en est ainsi, c'est
parce que les dirigeants de la planète (à l'exception notable de quelques-uns)
ont décidé de nier les conclusions scientifiques pour se décharger de
l'ampleur des responsabilités en jeu. Comment pourraient-ils à la fois croire
en la catastrophe et ne rien faire, ou si peu, pour l'éviter ?
Enfermée dans le court terme des échéances électorales et dans le temps
médiatique, la politique s'est peu à peu transformée en gestion des affaires
courantes. Elle est devenue incapable de penser le temps long. Or la crise
écologique renverse une perception du progrès où le temps joue en notre
faveur. Parce que nous créons les moyens de l'appauvrissement de la vie
sur terre et que nous nions la possibilité de la catastrophe, nous rendons
celle-ci crédible.
Il est impossible de connaître le point de basculement définitif vers
l'improbable; en revanche, il est certain que le risque de le dépasser est
inversement proportionnel à la rapidité de notre réaction. Nous ne pouvons
attendre et tergiverser sur la controverse climatique jusqu'au point de
basculement, le moment où la multiplication des désastres naturels dissipera
ce qu'il reste de doute. Il sera alors trop tard. Lorsque les océans se seront
réchauffés, nous n'aurons aucun moyen de les refroidir.
La démocratie sera la première victime de l'altération des conditions
universelles d'existence que nous sommes en train de programmer. Les
catastrophes écologiques qui se préparent à l'échelle mondiale dans un
contexte de croissance démographique, les inégalités dues à la rareté locale
de l'eau, la fin de l'énergie bon marché, la raréfaction de nombre de minéraux, la dégradation de la biodiversité, l'érosion et la dégradation des sols, les
événements climatiques extrêmes... produiront les pires inégalités entre ceux
qui auront les moyens de s'en protéger, pour un temps, et ceux qui les subiront.
Elles ébranleront les équilibres géopolitiques et seront sources de conflits.
L'ampleur des catastrophes sociales qu'elles risquent d'engendrer a, par le
passé, conduit à la disparition de sociétés entières. C'est, hélas, une réalité
historique objective. A cela s'ajoutera le fait que des nouvelles technologies
de plus en plus facilement accessibles fourniront des armes de destruction
massive à la portée de toutes les bourses et des esprits les plus tourmentés.
Lorsque l'effondrement de l'espèce apparaîtra comme une possibilité
envisageable, l'urgence n'aura que faire de nos processus, lents et complexes,
de délibération. Pris de panique, l'Occident transgressera ses valeurs de liberté
et de justice. Pour s'être heurtées aux limites physiques, les sociétés seront
livrées à la violence des hommes. Nul ne peut contester a priori le risque
que les démocraties cèdent sous de telles menaces.
Le stade ultime sera l'autodestruction de l'existence humaine, soit
physiquement, soit par l'altération biologique. Le processus de
convergence des nouvelles technologies donnera à l'individu
un pouvoir monstrueux capable de faire naître des sous-espèces. C'est
l'unité du genre humain qui sera atteinte. Il ne s'agit
guère de l'avenir, il s'agit du présent. Le cyborg n'est déjà plus une figure
de style cinématographique, mais une réalité de laboratoire, puisqu'il
est devenu possible, grâce à des fonds publics, d'associer des cellules
neuronales humaines à des dispositifs artificiels.
L'idéologie du progrès a mal tourné. Les inégalités planétaires
actuelles auraient fait rougir de honte les concepteurs du projet moderne,
Bacon, Descartes ou Hegel. A l'époque des Lumières, il n'existait aucune
région du monde, en dehors des peuples vernaculaires, où la richesse
moyenne par habitant aurait été le double d'une autre. Aujourd'hui, le ratio
atteint 1 à 428 (entre le Zimbabwe et le Qatar).
Les échecs répétés des conférences de l'ONU montrent bien que nous sommes
loin d'unir les nations contre la menace et de dépasser les intérêts immédiats et égoïstes des Etats comme des individus. Les enjeux, tant pour la gouvernance internationale et nationale que pour l'avenir macroéconomique, sont de nous
libérer du culte de la compétitivité, de la croissance qui nous ronge et de la civilisation de la pauvreté dans le gaspillage.
Le nouveau paradigme doit émerger. Les outils conceptuels sont présents, que
ce soit dans les précieux travaux du Britannique Tim Jackson ou dans ceux de
la Prix Nobel d'économie 2009, l'Américaine Elinor Ostrom, ainsi que dans
diverses initiatives de la société civile.
Nos démocraties doivent se restructurer, démocratiser la culture scientifique et maîtriser l'immédiateté qui contredit la prise en compte du temps long. Nous
pouvons encore transformer la menace en promesse désirable et crédible. Mais
si nous n'agissons pas promptement, c'est à la barbarie que nous sommes
certains de nous exposer.
Pour cette raison, répondre à la crise écologique est un devoir moral absolu.
Les ennemis de la démocratie sont ceux qui remettent à plus tard les réponses
aux enjeux et défis de l'écologie.
Michel Rocard,
Ancien premier ministre
Dominique Bourg,
Professeur à la faculté des géosciences et de l'environnement de l'université de Lausanne, membre du Comité de veille écologique de la Fondation Nicolas Hulot
Floran Augagneur,
Philosophe, il enseigne la philosophie de l'écologie à l'Institut d'études politiques de Paris