L'Œil qui court : Dessiner, peindre, écrire le monde et le rêve.
La filature - G. Balland
Texte écrit dans le cadre des “impromptus littéraires”
sur le blog Presque voix, création de textes et de nouvelles
Je suivis ce mauvais garçon qui sifflotait mains dans les poches, je le suivis longtemps, assez pour avoir mal aux jambes, toujours cette varice qui me faisait souffrir. Contre toute attente, le type s’arrêta chez le libraire et je restais dehors, sous la pluie. Au bout de cinq minutes, trempée des pluies d’automne, je décidai d’entrer et le trouvai au rayon poésie. Un salaud lit-il de la poésie ? Mais j’étais payée pour le suivre, non pour lui trouver des circonstances atténuantes. Quand il partit vers la caisse, je fis de même, prenant un livre au hasard. Sur le comptoir, il déposa doucement Apollinaire. Un salopard lit-il Apollinaire ?
- Un paquet cadeau,
demanda-t-il, c’est
pour ma femme.
Sa femme ?
Sa femme qu’il
trompait et battait ?
Fichu manipulateur,
pensai-je. La caissière
emballa le livre et
moi j’observais ses reflets
blonds dans la lumière
d’automne.
Quand il eut payé, il se
retourna et me dit d’une
voix rauque.
- Tu me suis, c’est ça ?
L’étrange beauté de son visage me surprit et je lui répondis sans réfléchir.
- Un soir de demi-brume à Londres, un voyou qui ressemblait à mon amour vint à ma rencontre.
Il enchaîna aussitôt.
- Et le regard qu'il me jeta me fit baisser les yeux de honte. La Chanson du Mal aimé, sourit-il.
Je baissai les yeux. Sur la photo que sa femme m’avait tendue, une semaine plus tôt, il ne souriait pas.
Une heure plus tard il me lisait Apollinaire dans la chambre 29 de l’hôtel des Carmes...
Mon portable sonna.
D’un geste énervé, je le mis en position "vibreur", profondément contrariée par l’importun qui venait troubler ce moment rare.
L'homme à l'étrange beauté me jeta un long regard énigmatique avant de reprendre sa lecture. Je fermai les yeux. Les mots d’Apollinaire dans la bouche de cet homme me transportaient.
Le vibreur se manifesta. Je sortis l’appareil de ma poche et le posai sur le lit. Mon attention était altérée.
Tandis que les mots du poète s’égrenaient, je gardais le téléphone à l’œil. J’étais contrariée. Incapable de faire un choix.
Je sentis le troisième appel, m’excusai, décrochais.
- Vous êtes dans une chambre d’hôtel. Il vous lit Apollinaire. Elle raccrocha.
L' Œil qui court