L'Œil qui court : Dessiner, peindre, écrire le monde et le rêve.
Autour de chez moi, croît une grande forêt. Les ruines d'une très ancienne papeterie y sont ensevelies..
Aujourd'hui, j'ai mis ma robe de feuilles pourpres. Il parait qu'autrefois, on ne faisait pas de robes de feuilles. Les hommes avaient coupé presque tous les arbres pour faire du papier. Ils confectionnaient des livres pour y enfermer tout ce qu'ils savaient parce qu'ils avaient de toutes petites mémoires et ne se souvenaient de rien.
Ce matin, je suis allée à l'enterrement du dernier livre : une grande cérémonie. C'était c'était le dernier. Il ressemblait à une dentelleaprès avoir fait le régal de toutes sortes de petites bêtes. Ce n'est pas très grave : plus personne ne sait lire les signes qui le recouvraient et qui étaient tout mangés.
Chacun avait enfilé sa plus belle robe de feuilles. Toutes les nuances étaient représentées : des verts, des rouges, des oranges. Certains avaient osé le noir et même l’un ou l’autre le jaune. Cela supposait une très grande confiance en soi. Se différencier à ce point ! Cela n’était pas interdit non, mais… c’était osé.
Le bûcher avait été monté la veille au soir. Les grosses branches s’empilaient en un carré presque parfait se rétrécissant vers le ciel. Un peu à la manière d’une pyramide à quatre pans.
L’un d’entre nous s’approcha avec un flambeau brûlant d’une belle flamme claire. Il introduisit à la base de l’édifice. Les brindilles sèches prirent feu immédiatement. Des craquements tintèrent dans l’espace. En une heure, le brasier fut gigantesque. Nous ne savions pas ce que nous brûlions.
Et si les mots contenus dans le vieux livre avaient un pouvoir maléfique qu’ils auraient délivré par-delà les siècles ?
Nous avions perdu la science de ces temps anciens. Nous n’aurions su nous protéger sans dommage pour les nôtres.
Nous n’avons pas besoin de ces objets. La transmission se fait chez nous par la conversation silencieuse. Tout un chacun souhaitant apprendre d’un ancien ou d’un plus savant chemine entre les groupes en dialogue. Il peut émettre un signe qui précise l’objet de sa recherche. Il sera très vite accueilli. Un savant souhaitant transmettre un sujet s’assied, ferme les yeux et se concentre sur ce qu’il veut transmettre. Tout naturellement, il sera entouré d’auditeurs attentifs et curieux.
Quand nous souhaitons rendre visible pour les yeux le partage d’un groupe, nous nous rendons à l’une des nombreuses falaises qui bordent nos côtes. Avec nos teintures végétales, nous composons l’œuvre qui exprime notre dialogue.
Elle est ouverte à tous, offerte à l’océan, au ciel, à la vie.