L'Œil qui court : Dessiner, peindre, écrire le monde et le rêve.
- Eh l’Hector, passe-moi l’litron !
Ils sont cinq installés, forts en gueule et hirsutes,
sur le banc de la Grand’Place.
Il reste une heure avant la fermeture des magasins.
La foule se raréfie.
Un père de famille s’énerve.
Il court encore cette année à la dernière minute acheter les deux bougies rouges oubliées. Il n'a pas envie d'avoir une dinde assaisonnée à la sauce aigre-amère. Alors il cherche les deux bougies in-dis-pen-sa-ble à la réussite de la soirée.
Il serait si bien à regarder cette vidéo que son pote lui à prêter.
Pourquoi oublie-t-elle toujours quelque chose ?
Elle a tout prévu. Cela fait deux nuits qu'elle se relève plusieurs fois pour vérifier et compléter ses listes. Deux nuits d'insomnieà passer en revue la liste des invités, leur placement à table, l'association des vins, les cachettes des cadeaux, la couleur des
serviettes, l’ordre de confection des plats que l’on ne peut faire qu’à la dernière minute…
– Charles, tu aurais tout de même pu t’occuper des vins cette année !
- Je travaille, je peux pas tout faire. Et puis je suis en train de vérifier le fonctionnement du lecteur DVD. Je n'arrive pas à lire le DVD de Bertrand
– .... Soupir
Ils sont cinq installés sur un banc, habillés de récup, forts en gueule.
L’un d’eux s’exclame :
« Cette année, on va pas encore se retrouver juste avec not’litron. Tout le monde fait des cadeaux ce soir.
Nous aussi, on va faire un cadeau.
-… ?
- On va faire une bonne action comme qui disait le curé de quand j'étais petit.
- Hé t’accouche !
- Les riches, y’z’achètent toujours trop pour la bouffe de Noël. Et après, y sont comme des cons avec tout’cette bouffe qui sav’pas quoi faire du reste. Pasque les curés y disent, le gâchis c’est un péché. Et ils écoutent les curés les riches.
- Et alors, on s’en tape du curé et des riches.
- Ouais ! Qu’est-ce que t’as à ramener c’t’engeance !
- Tu veux nous fout’le bourdon ou quoi ?
- C’que vous êtes bêtes !
On va faire la tournée des grands ducs. A partir de 23heures. Dans tout’les bicoques de riches de la ville.On va rafler les restes. Eux yvont s'acheter une bonne conscience à bon compte. Et nous,on va faire un gueuleton que personne dans la ville aura eu aussi bien.
-Hum ! Pas con ça.
J’l’ai toujours dit qu’il en a là-dedans l’Alphonse.
... Cinq heures plus tard.
- Qui c’est qui sonne ?
- Allez l’Alphonse, c'est toi qu'a eu l'idée.
- Vous vous êtes vu les mecs.
C’est à çui qui pissera dans son froc.
- Ben moi, y’a rien à faire, je ne suis pas chez moi ici.
Les quartiers d’riches, ça pue l’oseille et le poulet.
- Bon les mecs, c’est pas comme ça qu’on va l’avoir not’chablis et not’homard à la Canterbury.
- Mazette le homard à la cantébeuri !
Où t’a appris des grossièretés pareil toi ?
-T’occupe ! Je sonne. Sortez l'nœud pap !
La tournée commence.
Accueils divers parfois sous les huées. Beaucoup de riches, surpris, s'empressent de remplir des sacs de victuailles.
Ils mettent à disposition la cuisine d’été, une table dans un garage...
Le groupe de plus en plus joyeux n'a plus aucune hésitation à sonner.
Il réveillonne jusque tard sur le matin. Retient les bonnes adresses pour l'année suivante.
Ils établissent le serment de Noël : plus jamais ils ne dormiront la nuit de Noël roulés en boul autour d’un litron vide.