L'Œil qui court : Dessiner, peindre, écrire le monde et le rêve.
Il est minuit. Une jeune fille s’introduit sous le voile de l’alcôve.
« La nuit porte conseil»
Elle s’assure que sa jeune maîtresse a entendu les mots. Celle-ci le lui confirme d’un clignement de cil. Et garde les yeux grands ouverts. Totalement réveillée, la jeune femme s’enfonce dans une rêverie agitée et délicieuse.
La jeune servante s’évade furtivement. Le chat roulé en boule au pied de la table basse pousse un cri d’effroi rageur sous la morsure de sa queue écrasée. Le garde somnolant à la porte sursaute. Il lance un « Qui va là ? » retentissant. En un éclair, la jeune servante s’affale sous le canapé. Le garde fixe le bout de la pantoufle qui dépasse.
Arrive un homme essoufflé, cheveux ondulants légèrement en bataille, poivre et sel. Il possède ce charme mûri que les jeunes femmes trouvent irrésistibles. Il observe la pièce, consterné, s’attarde sur la disposition des différents éléments de la scène. La jeune servante près du canapé replie ses genoux sous son ventre amorçant un mouvement pour se relever.
« Leïla, recouchez-vous » dit d’un ton ferme Cheveux Ondulants Poivre et Sel. Elle s’allonge sous la chaude caresse de la voix qui la transporte.
Il semble maintenant très concentré. Un sourire imperceptible adoucit ses lèvres. Leïla a tourné discrètement son corps afin de pouvoir le regarder à son aise.
Il la regarde dans les yeux. Elle remet rapidement sa tête en place le perdant de vue à regret.
« Leïla, vous êtes une bienheureuse catastrophe ! Ne bougez pas ! Personne ne bouge ! Alexandre, venez prendre le script. On reprend tout sur une initiative de Leïla la bienheureuse catastrophe.»
La jeune fille sent la chaleur lui monter aux joues. Elle explose de joie. Il l’a remarquée ! Elle se fend de peur. Où cela va-t-il la mener ? Nulle part. Ce qu’elle peut être bête ! A la fin de la matinée, il aura oublié son prénom. Demain, il ne saura plus qu’elle tourne avec lui.
« Leïla ! Vous m’écoutez ! »
Mon Dieu, depuis quand l’appelle-t-il ?
« Oui ! » Murmure-t-elle dans un gargouillis.
Ce que tu peux être bête, susurre la voix impitoyable de sa tête.
« Leïla, j’aimerais que vous soyez en forme demain pour reprendre cette scène de façon définitive. Prenez une vraie bonne nuit de sommeil, ce soir.
Aujourd’hui, nous allons reprendre le script et les différents éléments de la mise en scène. Nous faisons les essais à partir des changements que vous avez introduits. Ils insufflent une dynamique que je veux garder.
- Bien Seigneur. Leïla pique un nouveau fard. Elle est toute à son rêve qui ne cesse de l’habiter. Des échappées dans la réalité lui rendent compte de la situation et de son décalage.
- Leïla, vous êtes dans une forme remarquable. La condition de bienheureuse catastrophe vous sied à merveille.
Leïla est prise d’une euphorie agréable. La voix impitoyable de la tête s’est presque tue. Elle entend les souhaits de Cheveux Ondulants Poivre et Sel comme des invitations à voguer sur la scène. Elle développe une aisance légère. Elle oublie de se persuader qu’elle ne vaut rien. Une petite phrase tourne dans sa tête comme une ronde : la nuit porte conseil.
Au repas de midi, Cheveux Ondulants Poivre et Sel l’assied à ses côtés. Il se montre attentionné, s’enquiert de ses goûts pour le vin. Elle parvient à dissimuler son ignorance. La confusion monte quand il évoque les différents fromages qu’il aime cherchant à connaître ses préférences. Le vin, chez elle, on n’en boit pas. C’est contre la tradition. Quand elle a un invité, elle prend toujours le même. Il n’est pas trop cher et celui-là, elle est sûre qu’il sera apprécié. Quant aux fromages en dehors du Camembert et du Port Salut…
Ah si, la Vache qui Rit !
Elle pique un nez dans son mouchoir, prétexte à réponse différée. Il a engagé la conversation avec sa voisine de gauche. Elle lui montre beaucoup d’intérêt. Il ne semble pas indifférent. L’atmosphère s’enflamme de ce côté.
Perdre un metteur en scène pour un fromage. Je ne suis pas un corbeau quand même pense-t-elle ! Elle crâne pour elle-même mais elle n’en mène pas large.
Elle joue alors son va-tout.
« Venez, dit-elle, vous avez mieux à faire que vous intéressez à la monteuse. Je vous emmène chez moi. Je vais rassembler mes affaires et on y va.
Ses mains tremblent. Dans la salle d’habillage après avoir passé un coup de téléphone rapide, elle range pêle-mêle ses vêtements de ville. Elle n’a pas le temps de se changer. Il faut qu’elle profite de l’effet de surprise.
Il est encore déconcerté par son culot lorsqu’elle revient tandis que la monteuse commence à s’énerver lui lançant un flot d’invectives. Leïla chante dans sa direction : la nuit porte conseil.
Inspiré par une proposition de lenaïg
Pour la Communauté des Croqueurs de mots
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La queue du Chat et le Camembert