L'Œil qui court : Dessiner, peindre, écrire le monde et le rêve.
Elle s’éloigne, légère et vive, dans le matin. Portant grand
chapeau parsemé de boutons si petits qu’on y voit minuscules
graines. Elle a enrobé ses cheveux d’un fin nuage d’une eau de
soin préparée par sa grand-mère. Ils s’échappent de tout côté
en mouvements gracieux.
Ce mois de février humidifie les moindres replis du tissu. Elle a
passé un châle épais sur la laine de son manteau accentuant la
féminité de son visage. Même les commères se taisent tant le
tableau est charmant.
Le temps ne l’affecte guère. Elle y est peu sensible.
Elle tient serrée sous son bras une terrine à semis. Elle souhaite
semer des lobélias. Elle affectionne les minuscules petites fleurs
au bleu profond. Leur évocation la remplit d’une joie simple dont
elle a le secret.
Elle chemine, sautillant par instant. Sa main, par désoeuvrement,
se glisse dans sa poche. Elle y trouve un quignon oublié. Elle
dépose sa terrine. Scrute les environs. S’accroupit. Emiette le pain
qu’elle parsème alentour.
L’esprit simple du Pierre ne sait s’occuper que d’une idée. Depuis
qu’il l’a vu arriver de son jardin, il ne pense qu’à elle. Il s’est caché
derrière un battant de la maison et l’observe intensément. Il résiste un
peu à l’appel péremptoire qui le lance.
Elle est là à portée de jambes, offerte.
Il jaillit de sa cachette et se précipite sur la silhouette. Il ensevelit le
corps mince de sa masse avide, tâtonne les formes fraîches
maladroitement. Avec précipitation.
Elle suffoque de terreur, sans parvenir à opposer une quelconque
résistance quand le poids s’affaisse et glisse au sol. En un instant, elle
est libérée des mains qui la fourrageaient.
« Dis, petite, ça va ? On n’a pas idée d’être aussi joli, té ! »
Elle lève la tête, voit la mère du garçon. Dans ses grosses mains rougeodes, elle tient une grande poêle.
Texte inspirée d'une proposition d'Anne Lesonneur
Communauté des Croqueurs de Mots