L'Œil qui court : Dessiner, peindre, écrire le monde et le rêve.
Elle se balance d’un pied sur l’autre et décide d’emprunter le chemin qui lui fait face. Elle avance lentement, peu assurée. Sur sa droite, s’étend une prairie. Des pâquerettes la jalonnent de points blancs. Michette en cueille quelques-unes et s’asseoit dans l’herbe. Elle effeuille le couplet rempli d’espoir : « Je t’aime, un peu, beaucoup… »
… « passionnément, énormément » entend-elle.
Elle lève les yeux et contemple avec un grand sourire la Grande Oreille. Elle saute sur ses pieds pour l’enlacer dans ses petits bras. Elle s'écrase le nez contre son amie. Ses bras sont un peu courts. Un coup de rire la secoue tandis que son amie egrène quelques notes claires. Un gros soupir échappe à Michette. Elle ne sait pas bien si elle est soulagée parce qu’elle a eu un petit peu peur de se perdre, une grosse peur de ne plus jamais revoir son amie, une très grosse peur de croire qu’elle ne l’avait jamais rencontrée.
« Ouf que t’es là ! » dit-elle dans un murmure. La grande Oreille glisse un son de flûte traversière très doux. Les yeux de Michette se mettent à briller. « Encore » dit-elle.
Un staccato joyeux dévale en trilles : « Tu as eu peur, dit la Grande Oreille. Excuse-moi. Je voulais venir plus tôt. Nous avions une réunion de grande importance et je n’ai pas pu partir à temps pour déposer les cailloux avant ton arrivée au Parc. Mais maintenant nous sommes ensemble. Tout va bien. »
Elles partent ensemble jusqu’à la barrière invisible qu’elles traversent l’une à côté de l’autre. Michette tenant le lobe de la Grande Oreille. Elle sent sa texture tandis qu’elles ne se voient plus. C’était une sensation étonnante. Une respiration ténue sous ses doigts.
Les grands arbres. Une lumière particulière teinte le ciel.
« Le ciel est drôle, dit Michette.
- Le ciel s’accorde avec la qualité des évènements majeurs de notre pays. Ce moment est heureux.
- Pourquoi ?
- Tu es là. Personne du pays des humains n'a jamais traversé la barrière avant toi.
...
- Peut-être vas-tu nous aider.
- Pourquoi faire ?
- Le monde est malade, Michette.
- Mais je ne suis pas docteur. D'ailleurs, un docteur du monde, ça n'existe pas !
La Grande Oreille émet une cascade de notes gaies. C’est bon la légèreté des enfants.
- Je t'expliquerai comment on prend la température du monde. La Grande Oreille bleue te racontera les larmes du ciel. La Grande Oreille Zéphir te parlera des colères du vent. La Grande Oreille Froide te racontera les glaces des pôles.
Michette ouvre de grands yeux. Les notes de musique de la Grande Oreille l'envoûtent. Elle s'endort appuyée contre elle.
La Grande Oreille développe le fil de ce qu'elle a à transmettre :
- Les hommes sont devenus des sorciers !
Ils ne savent plus nourrir la terre. Ils lui donnent des potions toxiques. Ils la remuent avec violence, espérant tirer plus d'elle. Cela tue la vie qui l’habite.
Elle devient désert.
La Grande Oreille évoque longtemps la maladie de la terre. Michette dort calmement. Ses yeux par instant sont remués de mouvements sous les paupières.
- Moi, j’aime bien les écureuils. Un sourire passe sur les lèvres de la petite fille.
Elle se rendort.
La Grande Oreille bleue, La Grande Oreille Zéphir, puis la grande Oreille Froide se relaient au chevet de l'enfant des hommes.
Elles lui parlent des remèdes.
Au dizième jour, Michette se tient devant la barrière. Le quatuor des Oreilles l'accompagne jusqu'à la limite invisible. La Grande Oreille traverse l'espace avec elle.
Elle la regarde partir en courant vers les grands arbres de la forêt.
