L'Œil qui court : Dessiner, peindre, écrire le monde et le rêve.
Cette histoire avait déjà paru. Je l'ai un peu "remastérisée".
Dans un pays mystérieux
Vivait le peuple des Grandes Oreilles…
Alors que Michette était allée se promener au Parc avec ses parents,
Elle échappa à leur surveillance assez peu assidue ma foi.
Les adultes au nombre de cinq
S’occupaient à écrire l’avenir du monde
Avec le regard brouillé de leurs lunettes de myope.
Michette s’avançait sur le chemin qui se déroulait devant elle
Sur son vélo rouge à panier.
Elle fredonnait une chanson apprise à l’école
Sur un air un peu faux, avec beaucoup d’entrain.
De temps à autre, elle arrêtait la course de ses pédales,
Posait un pied à terre et se baissait.
Elle avait vu un petit caillou blanc.
Michette collectionnait les petits cailloux blancs.
Elle le glissait dans la petite poche de sa robe
A étoiles vertes qui s’ornait d’une auréole grise
Laissée par le passage des petits cailloux.
Puis elle repartait d’un mollet guilleret
Sur son vélo rouge à panier.
Elle avançait tant et si bien qu’on ne voyait plus les adultes
En train de rédiger le traité économico-social de la prochaine décennie.
Le paysage changea.
La prairie ensoleillée laissa place à un attroupement de grands arbres.
C’est alors que Michette levant les yeux du sol
Qui n’offrait plus de petits cailloux blancs
Tomba nez à nez avec une grande oreille.
Cette dernière, animée de l’esprit d’aventure,
Avait surgi le matin même dans le monde des humains.
Comment ? Elle ne le savait guère.
Cela s’était passé comme ça, à l’improviste
Et ne lui avait pas déplu.
Elle regardait pétrifiée la petite fille qui arrivait vers elle.
Michette lui dit : « Elle est où ta tête ? »
« Qu’est-ce que c’est tatète ? répondit la grande oreille rassurée
par la petite voix de Michette.
« Tu viens d’où, toi ? poursuivit la petite fille
« Tu poses de drôles de question : du pays des Grandes Oreilles. »
« Je ne connais pas ce pays. Tu me le fais visiter ?
« Je t’emmènerai quand j’aurai retrouvé le chemin. »
« Alors je te donne mes petits cailloux blancs pour que tu marques le chemin.
Je vais compter contre l’arbre jusqu’à 30 pour que tu partes devant. Et je suivrai les petits cailloux blancs pour te retrouver.»
« D’accord, tu comptes jusqu’à 30 et puis tu sautes à cloche-pied dix fois, tu cueilles sept pâquerettes et tu chantes deux fois « dansons la capucine » avant de partir. Comme ça j’aurai le temps de trouver le pays des Grandes Oreilles. Je t’attendrai. »
De nombreux cailloux plus loin et quelques fausses notes plus tard, Michette arrive au bout du chemin. Devant elle, elle ne voit rien ni personne comme si un gigantesque coup de gomme avait effacé le monde et les gens. Elle avance prudemment le pied droit qui disparait. Elle le retire, il est là, bien vivant au bout de sa jambe. Alors, elle envoie son vélo rouge à panier en reconnaissance. Il disparait et ne revient pas. Elle cherche avec sa main à travers le néant. Elle ne voit plus ni main ni vélo.
Elle s’élance dans un élan bondissant pour braver la crainte et ne voit plus rien, ni elle-même, ni le sol, ni rien. Elle avance doucement avec la sensation d’être dans le vide. Elle fend l’air à petits pas quand brutalement, elle retrouve l’attroupement des grands arbres et son ami la Grande Oreille qui l’attend avec une large ouverture.
Une musique l’enveloppe d’abord douce et caressante, puis vive et enivrante. Son amie lui passe un bandeau devant les yeux. Elle la guide sur un chemin qui donne aux pieds une sensation d’élasticité ferme.
Le son de la musique s’amplifie. Son amie enlève le bandeau. Michette est entourée de Grandes Oreilles. Du creux de leur pavillon s’échappe cette musique qui l’enveloppe. Chacune se meut dans un large mouvement souple. Michette se laisse emporter par la danse tandis que des lampions aux couleurs chaudes s’allument.
Alors que la fête bat encore son plein, la Grande Oreille propose à Michette de la raccompagner. Elle proteste. Mais la Grande Oreille pense à l’inquiétude des parents qui tracent avec la plume de leurs mots le destin du monde. Alors Michette lui emboite le pas.
Avant de traverser la barrière invisible, elle tend les petits cailloux blancs qu’elle avait ramassés :
« A mercredi », dit-elle en faisant un bisou sur le bord gauche de la Grande Oreille.